Lignes de flottaison
Une force vitale et délicate, sensuelle, irrépressible nous transporte silencieusement de la surface de la matière aux profondeurs immatérielles, inexplorées.1
À « l’atelier d’Estienne », à Pont-Scorff, son installation repose sur un principe d’immersion : elle joue avec les deux niveaux de cet espace, de manière à rendre visible à la fois le dessus et le dessous de l’une de ses sculptures. Se déplacer devient incontournable, il s’agit d’un parcours qui invite à l’exploration, un peu comme un plongeur qui découvrirait un fond marin, une manière de vivre une extraordinaire liberté de mouvement. Nous découvrons ces sculptures au niveau de leur tranche, au sein de leur matière, nous découvrons des morphologies externes et internes, une question qui traverse toutes les œuvres de cette exposition.
La perception visuelle est indissociable du corps tout entier dans le sens où, une attention soutenue du visiteur est attendue. A la fois dessin et volume, ces sculptures ne se livrent pas immédiatement, elles ne sont ni tissu, ni fibre, ni maille, mais « présence », une présence qui se retrouve en partie dans l’ombre projetée au mur et au sol, comme un allongement de ses gestes et de nos regards.
La lumière est l’un des éléments qui donne corps à ces enchevêtrements, mais, à l’opposé, l’obscurité qui est tout aussi importante, offre à notre conscience une interrogation, celle de l’origine au sens philosophique du terme.
Nous sommes en face et dedans, nous sommes entre proche et lointain, nous sommes dans la boucle du dessin. Le dessin est comme un souffle que la main accompagnerait et, de cette étrange trajectoire, advient une suite d’images anthropomorphes fugaces et incertaines, advient une matière luminescente. Par les plis et les postures, nous ressentons l’antique : le fil de métal est nourri d’une mémoire archaïque qui vient à nous en filigrane. La matière n’est pas volume, elle s’incarne, elle donne de la voix, elle est indomptable. L’œuvre excède l’esprit et la conscience de Christelle qui se trouve emportée par ce vent noir.
Autour de la sculpture règne un curieux silence ; on pourrait penser qu’une fois modelée cette maille peut créer un vide qui inspire une crainte ou tout du moins la sensation d’un phénomène énergétique. La boucle est celle d’un dedans, un espace intime qui transforme des milliers de gestes en vagues solidifiées. On revient sans cesse à ces boucles qui semblent s’amplifier ; elles prennent forme et disparaissent, elles foisonnent, elles nous allègent.
Hervé Bacquet (https://hervebacquet.com/)
1 Ouest-France, 22/10/2019