En apesanteur
2023, sculpture monumentale en fil métallique, 1,70 x 3,50 x 2,50 m



2024, centre d’art contemporain Atelier d’Estienne à Pont-Scorff (56)

Nous découvrons ces sculptures au niveau de leur tranche, au sein de leur matière, nous découvrons des morphologies externes et internes, une question qui traverse toutes les œuvres de cette exposition.
La perception visuelle est indissociable du corps tout entier dans le sens où, une attention soutenue du visiteur est attendue. A la fois dessin et volume, ces sculptures ne se livrent pas immédiatement,elles ne sont ni tissu, ni fibre, ni maille, mais « présence », une présence qui se retrouve en partie dans l’ombre projetée au mur et au sol, comme un allongement de ses gestes et de nos regards. La lumière est l’un des éléments qui donne corps à ces enchevêtrements, mais, à l’opposé, l’obscurité qui est tout aussi importante, offre à notre conscience une interrogation, celle de l’origine au sens philosophique du terme.
Nous sommes en face et dedans, nous sommes entre proche et lointain, nous sommes dans la boucle du dessin. Le dessin est comme un souffle que la main accompagnerait et, de cette étrange trajectoire, advient une suite d’images anthropomorphes fugaces et incertaines, advient une matière luminescente. Par les plis et les postures, nous ressentons l’antique : le fil de métal est nourri d’une mémoire archaïque qui vient à nous en filigrane. La matière n’est pas volume, elle s’incarne, elle donne de la voix, elle est indomptable. L’œuvre excède l’esprit et la conscience de Christelle qui se trouve emportée par ce vent noir.
Autour de la sculpture règne un curieux silence ; on pourrait penser qu’une fois modelée cette maille peut créer un vide qui inspire une crainte ou tout du moins la sensation d’un phénomène énergétique. La boucle est celle d’un dedans, un espace intime qui transforme des milliers de gestes en vagues solidifiées. On revient sans cesse à ces boucles qui semblent s’amplifier ; elles prennent forme et disparaissent, elles foisonnent, elles nous allègent.

Hervé Bacquet

  • 2024 - L’espace ondulé, Un été textile à Tuffé, abbaye de Tuffé (72).


  • 2023, festival du lin, église de la Gaillarde (76)


Dans le cadre du festival du lin en Normandie, au chœur de l'église de la gaillarde, Christelle Balbinot a installé une sculpture de fil de laiton réalisée spécifiquement en lien avec le thème de la mer. Elle a choisi ce lieu en imprimant une dynamique qui lui est chère, celle des ombres portées qu'elle va dessiner sur le sol et la voûte par un jeu de lumières projetées. Nous ne sommes pas face à un objet mais bien dans un environnement et la circulation fait pleinement partie de l'œuvre dans sa conception et sa réalisation. Tournée vers une dimension graphique, cette sculpture mobilise nos regards, on se sent en apesanteur relié à ce lieu magnifique.
Sa main tresse le fil en rencontrant des paréidolies qui apparaissent de manière allusive : figures humaines ou animales, flot ascensionnel de vagues déchaînées, effets atmosphériques...
Après une carrière de styliste, Christelle développe sa démarche artistique à partir de ce fil et compose une matière à mi-chemin entre sculpture et broderie, créant ainsi un trait d'union entre la couture et le dessin dans l'espace.

Hervé Bacquet

  • 2023, exposition S’enchevêtrer, fort l’Ecluse (01)


Voilà bien une enchevêtreuse. J’invente le mot au féminin, car le titre de l’exposition colle particulièrement à sa manière. À quoi pense-t-on devant les œuvres de Christelle Balbinot, si, du moins, on a cet irrésistible besoin de raccrocher leur énigme au dejà-vu ? On pense au filet de pêche qui, avant d’être démélé, repose sur un quai, à une chevelure, surtout au petit matin avant que le peigne n’y remette l’ordre du lisse…

Christelle utilise un matériau que lui offre le rebut industriel : des fils métalliques qu’on emploie à l’électroérosion, capables de découper tous les matériaux conducteurs aussi durs soient-ils. On conçoit sans peine l’effort que fait l’artiste pour maîtriser ces fils coupants, cassants, revêches, les intriquer en les pliant par torsion et tension progressive à l’ordre d’un tissage (l’artiste, styliste de mode auparavant, revendique cette analogie) d’où naissent des quasi-sculptures, étranges modules pour l’émergence d’une population improbable.

Cette espèce de sculpture est l’écheveau provisoire d’un démélage inachevé, arrêté par l’artiste quand le lui dicte son œil. Plus que la pensée qui, selon Aristote, a besoin de points d’arrêts, l’artiste interrompt le processus de création pour que l’œuvre émerge — Baudelaire disait que ça le soulage. Tandis qu’on finit toujours par se perdre dans ses pensées, de l’arrêt sur l’œuvre sort une forme individualisée, rivale de la configuration du corps vivant, si elle n’était énigmatique comme dans l’état où Christelle décide d’arrêter son tissage…

Dominique Château

© Didier Devos